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A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 0-9

Nom

DAUGEY

Prénom

Marie

e-mail

mdaugey@hotmail.fr

Discipline

Spécialité

Titre

Institut

Statut

Doctorant

Terrain

Publication

Thèse

Cycle initiatique et territoire en pays kabyè (Nord-Togo)

Résumé

Mes recherches de thèse sont consacrées à l'étude du cycle des initiations masculines et féminines chez les Kabyè, société de tradition agricole, installée dans une zone montagneuse du Nord du Togo. Questionner le système initiatique kabyè apparaît en effet comme un moyen tout à fait pertinent pour accéder à une compréhension des logiques de l'organisation sociale et religieuse de cette société.
La question centrale qui guide cette recherche est celle de l'articulation entre d'un côté l'institution initiatique et de l'autre le cycle des rituels liés au territoire et à la terre (c'est-à-dire les rites de type agraire et de préservation du territoire). Je partirai du constat que l'un et l'autre de ces domaines rituels nécessitent d'avoir recours à des lieux similaires, des bois sacrés, et requièrent de s'adresser aux mêmes divinités localisées dans ces sites. Je prendrai donc comme point de départ une analyse des représentations associées à ces sites sacrés et aux puissances divines qu'ils abritent : si l'on veut comprendre la logique du cycle initiatique, il faut d'abord s'interroger sur ce que sont les instances auxquelles il fait appel.
Ces bois sacrés présentent de nombreux traits qui permettent de les rapprocher d'un type de sanctuaires boisés que l'on rencontre très fréquemment dans les sociétés de l'aire culturelle voltaïque (aire à laquelle appartiennent les Kabyè) et dont le terme générique de référence peut très souvent être traduit par l'expression « peau de la terre ». Ces bois sacrés sont la forme prise par les puissances du sol pour signaler leur présence ; outre les bois et bosquets, d'autres formes singulières du paysage peuvent entrer dans la catégorie « peau de la terre » : certaines montagnes et collines, masses rocheuses ou points d'eaux. Avant de pouvoir s'installer sur une portion de terre, les hommes doivent nouer un lien sacrificiel avec ces entités. Les sites par lesquels elles se matérialisent constituent dès lors des points d'ancrage territorial pour les différents clans et lignages qui composent chaque village. C'est en ces lieux que l'on pense son « origine ». C'est grâce à ces puissances, qui sont au cœur du processus de territorialisation d'une communauté, que la terre est rendue habitable pour les hommes. Elles ont la capacité de se rendre au ciel, sous l'effet du sacrifice ou de la prière, pour aller puiser auprès de Dieu les semences de tout ce qui vit sur terre. Elles gouvernent un espace territorial, et les forces de la nature qui s'exercent sur cet espace (le vent, la pluie, les animaux sauvages, les maladies, etc.).
Il s'agira de déceler les logiques sous-jacentes à l'organisation d'initiations au sein de tels sites, nommés agolιma (sg. εgolιmιyε) chez les Kabyè. Car si de telles coïncidences entre lieux initiatiques et emplacements des puissances du territoire furent mentionnées à propos de certaines sociétés de l'aire voltaïque, parfois très proches géographiquement des Kabyè, cela ne fut pas pris comme un véritable sujet de questionnement . L'existence de ces mentions en d'autres sociétés permettra d'ailleurs de donner à cette recherche une dimension comparatiste. Quelques études portant sur des groupes voisins des Kabyè qui revendiquent une origine ou une influence kabyè, ou affirment leur avoir emprunté certaines pratiques rituelles, seront également prises en compte . Certains éléments fournis par ces travaux permettent en effet de resituer les initiations kabyè dans un sous-ensemble plus vaste.
Outre ce constat qu'initiations et rites agraires ont recours aux mêmes lieux et aux mêmes instances, la complémentarité entre ces deux domaines transparaît dans le fait que le passage d'un échelon initiatique à l'autre se produit toujours parallèlement à un événement du cycle rituel annuel. Plus encore, l'interdépendance de ces deux domaines rituels se traduit par une participation active des initiés aux rites agraires et de maintien du territoire : les Kabyè pensent conjointement progression initiatique et évolutions saisonnières du monde naturel.
Une part des activités des initiés consiste ainsi à intervenir, aux côtés des grands prêtres responsables des bois sacrés, dans les procédures rituelles destinées à influer sur les récoltes, à déclencher l'enchaînement des saisons, à purifier le territoire, etc. Si ce sont les grands prêtres qui sont chargés d'énoncer en ces lieux les prières destinées aux divinités, si ce sont également ces derniers qui accomplissent les libations et sacrifices destinées à ces mêmes instances, il revient aux initiés d'accomplir, sous la direction de leurs aînés, des gestes complémentaires et indispensables : nettoyages de bois sacrés, courses de vitesse, chasses, danses processionnaires d'εgolιmιyε en εgolιmιyε sont quelques activités qui contribuent à rendre efficace une procédure rituelle. Ce type d'interventions, qui n'est pas sans avoir d'effets sur l'apparence des bois sacrés — ils se trouvent alors en partie coupés, piétinés, vidés de leurs animaux — participe de l'idée que toute modification apportée à un site sacré aura des répercussions sur l'espace territorial qui lui est associé. Ce principe donne lieu en d'autres sociétés voltaïques à de stricts interdits d'approche et de prélèvement dans les bois sacrés : toucher à ces sites inconsidérément provoquera des perturbations sur le territoire correspondant. Si ces interdits sont également en vigueur chez les Kabyè, en certains contextes rituels ils n'ont plus lieu d'être ; ils se muent en obligations de modifications, édictées exclusivement à l'encontre des ritualistes. Ainsi les Kabyè ont-ils investi d'une manière tout à fait originale cette propriété voulant qu'un bois sacré soit relié à un territoire délimité : toucher à un tel site est un moyen parmi d'autres pour parvenir à orienter l'état du monde ; et ce sont notamment les initiés qui en sont chargés.
L'étude de chacune des étapes du processus initiatique nous suggère ainsi que les initiés, au fur et à mesure de leur progression dans les échelons initiatiques, deviennent tour à tour ceux qui participent à faire tomber la pluie et à obtenir des chasses profuses, ceux qui font sortir le vent et empêchent les invasions de criquets, ceux qui favorisent la purification du territoire, etc. Leurs propres activités rituelles menées au sein des bois sacrés viennent prolonger celles des grands prêtres.
Ces derniers feront l'objet d'un intérêt particulier dans cette recherche. Gardiens et responsables des bois sacrés, ils sont tout à la fois les ordonnateurs des rites initiatiques et des rites liés au territoire ; étant situés tout comme les bois sacrés à la charnière entre ces deux domaines, mieux connaître ces personnages nous fournira un éclairage indispensable. Davantage que des « grands prêtres », ils peuvent être considérés comme relevant parfaitement de l'archétype du roi sacré. Comme tels, leur corps, leur parole et leur pensée sont appréhendés comme étant reliés aux éléments de la nature qui s'exercent sur le territoire villageois dont ils ont la charge ; leur propre personne tient lieu de moteur des forces naturelles. De ce fait, ils doivent se soumettre à de nombreux interdits qui guident leur comportement ; autrefois, ils ne pouvaient s'éloigner des terres auxquelles ils sont identifiés. Leurs gestes et paroles du quotidien doivent rester mesurés. Tout geste de violence leur est interdit, et leurs paroles ne doivent jamais exprimer de satisfaction quant à l'abondance de nourriture, car cela risquerait de faire cesser la manne divine. De même, lorsque la pluie tombe ils ne doivent pas tenter de s'en protéger, mais au contraire chercher à ce que leur corps, identifié au territoire dont ils ont la charge, s'en imprègne.
Je montrerai que chez les Kabyè, ces personnages, appelés cojona (sg. cojo), sont appréhendés comme des êtres de même nature que les entités manifestées dans les bois sacrés. Il semblent bien qu'ils constituent une « variante humaine » des agolιma. A l'image de ces instances, ils constituent en eux-mêmes un canal de communication entre Ciel et Terre : ils se disent capables de se rendre au Ciel auprès de Dieu pour lui rendre compte des besoins des hommes et puiser auprès de lui les semences des plantes cultivées, assurant ainsi la fécondité de la terre. Je montrerai également que les lourdes prescriptions comportementales auxquelles ils doivent se soumettre sont un équivalent des interdits de modification qui sont de mise envers les bois sacrés. Si cette permanence d'état des bois sacrés et des cojona doit être conservée dans le but de préserver l'ordre du monde, il s'agira, lorsqu'on veut déclencher une modification de l'ordre naturel, de rompre cette permanence pour parvenir à ses fins. Tout comme les bois sacrés peuvent en temps rituel voir leur végétation coupée, leurs animaux chassés pour espérer influer sur certaines forces naturelles, il arrivait il y a encore quelques années que le cojo soit soumis à l'oppression du soleil pour que l'assèchement de son « corps territoire » provoque le retour de la pluie.
L'ethnographie kabyè nous permettra notamment de mettre au jour une forme relativement aboutie de concordance entre initiation et royauté sacrée. L'analyse des différentes étapes initiatiques suggère clairement que le processus initiatique a pour but ultime de produire des hommes qui partagent avec les « rois-prêtres » kabyè une part de leur pouvoir sur le monde naturel. La dernière étape de l'initiation masculine, celle ou l'on devient kondo (pl. kondona) nous en fournit les indices les plus probants. On peut d'ailleurs entendre dire à propos de ces « grands initiés » qu'ils deviennent cojo pour un temps. Les interdits contraignants auxquels ils doivent se soumettre appuient ce rapprochement : autrefois, pendant les cinq années où ils restaient kondo, ils ne pouvaient sortir du territoire dont ils ont la charge et auquel leur statut d'initié les attache. On raconte que certains d'entre eux devaient cesser de parler et étaient obligés de rester nus. A l'image du cojo, ils doivent ainsi conserver une certaine mesure dans leurs gestes, pour que les terres auxquelles ils sont liés ne soient pas affectées négativement par leurs actes.
Voués au territoire pendant cinq ans, un large pan de leur initiation consiste à intervenir dans les rituels qui ont trait à la régénération du territoire. L'accomplissement de ce renouveau passe nécessairement par une intervention rituelle visant à renforcer la puissance de certains agolιma. Dans ce but, les initiés sont amenés à rénover certaines zones des bois sacrés, considérées comme le symbole même de la fondation du village. En contexte précolonial, ces « remises à neuf » du bois sacré de fondation passaient également par la mise à mort d'un étranger (un ennemi) ; l'enterrement de certaines parties de son corps à l'intérieur du site sacré, associé à la consommation, par les initiés eux-mêmes, d'autres parties du corps, assurait tout à la fois le renouvellement de la puissance du lieu et le renforcement de la masculinité et de la capacité procréatrice des initiés. Certaines applications, sur le corps des initiés, d'un peu de terre issue de ce bois sacré de fondation, sont toujours pratiquées avec le même objectif. Ces grands initiés, leur vigueur masculine renforcée par ces pratiques, sont alors aptes à mener à bien un grand rite de purification du territoire qui les conduit à parcourir l'ensemble de l'unité territoriale dont ils ont la charge, pour y éradiquer tous les maux invisibles (sorcellerie, souillures) qui menacent la terre et les hommes. Ils sont alors, aux côtés des « rois-prêtres », ceux qui sauront détecter la présence de telles menaces au sein des sites sacrés, les extraire de la terre, et les évacuer hors des limites du village.
La forte corrélation entre initiation et « royauté sacrée » se manifeste chez les Kabyè par le fait que lorsqu'une charge de roi-prêtre est vacante (elle ne peut l'être qu'à la mort de son détenteur), il faudra attendre que le temps soit venu d'organiser l'initiation des kondona (qui n'a lieu que tous les cinq ans) pour pouvoir introniser un nouveau « roi-prêtre ». C'est parmi cette nouvelle cohorte d'initiés que sera capturé l'élu. L'initiation masculine pourrait n'être ainsi qu'une initiation à la royauté sacrée qui, pour la majorité des hommes, n'irait pas jusqu'à son terme.
Nous ferons par ailleurs l'hypothèse que cette périodicité quinquennale qui rythme le renouveau des générations par le moyen de l'initiation scandait également en des temps anciens le remplacement et l'élimination d'une forme révolue de « rois-prêtres ». Ces derniers, à l'image de parfaits rois sacrés, ne pouvaient être investis de leur charge que pour un temps limité en raison du fait que leur corps, progressivement usé par la charge qui leur incombe, n'est plus assez vigoureux pour soutenir l'équilibre du monde. Dans ces conditions, le processus initiatique aurait pu constituer le moyen de renouveler régulièrement des êtres qui, dans leur personne même, peuvent soutenir le bon ordre du monde.

Encadrant

Danouta Liberski-Bagnoud
Stéphane Dugast

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Nom

DAUGEY

Prénom

Marie

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Titre

Institut

Statut

Doctorant

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Publication

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Cycle initiatique et territoire en pays kabyè (Nord-Togo)

Résumé

Mes recherches de thèse sont consacrées à l'étude du cycle des initiations masculines et féminines chez les Kabyè, société de tradition agricole, installée dans une zone montagneuse du Nord du Togo. Questionner le système initiatique kabyè apparaît en effet comme un moyen tout à fait pertinent pour accéder à une compréhension des logiques de l'organisation sociale et religieuse de cette société.
La question centrale qui guide cette recherche est celle de l'articulation entre d'un côté l'institution initiatique et de l'autre le cycle des rituels liés au territoire et à la terre (c'est-à-dire les rites de type agraire et de préservation du territoire). Je partirai du constat que l'un et l'autre de ces domaines rituels nécessitent d'avoir recours à des lieux similaires, des bois sacrés, et requièrent de s'adresser aux mêmes divinités localisées dans ces sites. Je prendrai donc comme point de départ une analyse des représentations associées à ces sites sacrés et aux puissances divines qu'ils abritent : si l'on veut comprendre la logique du cycle initiatique, il faut d'abord s'interroger sur ce que sont les instances auxquelles il fait appel.
Ces bois sacrés présentent de nombreux traits qui permettent de les rapprocher d'un type de sanctuaires boisés que l'on rencontre très fréquemment dans les sociétés de l'aire culturelle voltaïque (aire à laquelle appartiennent les Kabyè) et dont le terme générique de référence peut très souvent être traduit par l'expression « peau de la terre ». Ces bois sacrés sont la forme prise par les puissances du sol pour signaler leur présence ; outre les bois et bosquets, d'autres formes singulières du paysage peuvent entrer dans la catégorie « peau de la terre » : certaines montagnes et collines, masses rocheuses ou points d'eaux. Avant de pouvoir s'installer sur une portion de terre, les hommes doivent nouer un lien sacrificiel avec ces entités. Les sites par lesquels elles se matérialisent constituent dès lors des points d'ancrage territorial pour les différents clans et lignages qui composent chaque village. C'est en ces lieux que l'on pense son « origine ». C'est grâce à ces puissances, qui sont au cœur du processus de territorialisation d'une communauté, que la terre est rendue habitable pour les hommes. Elles ont la capacité de se rendre au ciel, sous l'effet du sacrifice ou de la prière, pour aller puiser auprès de Dieu les semences de tout ce qui vit sur terre. Elles gouvernent un espace territorial, et les forces de la nature qui s'exercent sur cet espace (le vent, la pluie, les animaux sauvages, les maladies, etc.).
Il s'agira de déceler les logiques sous-jacentes à l'organisation d'initiations au sein de tels sites, nommés agolιma (sg. εgolιmιyε) chez les Kabyè. Car si de telles coïncidences entre lieux initiatiques et emplacements des puissances du territoire furent mentionnées à propos de certaines sociétés de l'aire voltaïque, parfois très proches géographiquement des Kabyè, cela ne fut pas pris comme un véritable sujet de questionnement . L'existence de ces mentions en d'autres sociétés permettra d'ailleurs de donner à cette recherche une dimension comparatiste. Quelques études portant sur des groupes voisins des Kabyè qui revendiquent une origine ou une influence kabyè, ou affirment leur avoir emprunté certaines pratiques rituelles, seront également prises en compte . Certains éléments fournis par ces travaux permettent en effet de resituer les initiations kabyè dans un sous-ensemble plus vaste.
Outre ce constat qu'initiations et rites agraires ont recours aux mêmes lieux et aux mêmes instances, la complémentarité entre ces deux domaines transparaît dans le fait que le passage d'un échelon initiatique à l'autre se produit toujours parallèlement à un événement du cycle rituel annuel. Plus encore, l'interdépendance de ces deux domaines rituels se traduit par une participation active des initiés aux rites agraires et de maintien du territoire : les Kabyè pensent conjointement progression initiatique et évolutions saisonnières du monde naturel.
Une part des activités des initiés consiste ainsi à intervenir, aux côtés des grands prêtres responsables des bois sacrés, dans les procédures rituelles destinées à influer sur les récoltes, à déclencher l'enchaînement des saisons, à purifier le territoire, etc. Si ce sont les grands prêtres qui sont chargés d'énoncer en ces lieux les prières destinées aux divinités, si ce sont également ces derniers qui accomplissent les libations et sacrifices destinées à ces mêmes instances, il revient aux initiés d'accomplir, sous la direction de leurs aînés, des gestes complémentaires et indispensables : nettoyages de bois sacrés, courses de vitesse, chasses, danses processionnaires d'εgolιmιyε en εgolιmιyε sont quelques activités qui contribuent à rendre efficace une procédure rituelle. Ce type d'interventions, qui n'est pas sans avoir d'effets sur l'apparence des bois sacrés — ils se trouvent alors en partie coupés, piétinés, vidés de leurs animaux — participe de l'idée que toute modification apportée à un site sacré aura des répercussions sur l'espace territorial qui lui est associé. Ce principe donne lieu en d'autres sociétés voltaïques à de stricts interdits d'approche et de prélèvement dans les bois sacrés : toucher à ces sites inconsidérément provoquera des perturbations sur le territoire correspondant. Si ces interdits sont également en vigueur chez les Kabyè, en certains contextes rituels ils n'ont plus lieu d'être ; ils se muent en obligations de modifications, édictées exclusivement à l'encontre des ritualistes. Ainsi les Kabyè ont-ils investi d'une manière tout à fait originale cette propriété voulant qu'un bois sacré soit relié à un territoire délimité : toucher à un tel site est un moyen parmi d'autres pour parvenir à orienter l'état du monde ; et ce sont notamment les initiés qui en sont chargés.
L'étude de chacune des étapes du processus initiatique nous suggère ainsi que les initiés, au fur et à mesure de leur progression dans les échelons initiatiques, deviennent tour à tour ceux qui participent à faire tomber la pluie et à obtenir des chasses profuses, ceux qui font sortir le vent et empêchent les invasions de criquets, ceux qui favorisent la purification du territoire, etc. Leurs propres activités rituelles menées au sein des bois sacrés viennent prolonger celles des grands prêtres.
Ces derniers feront l'objet d'un intérêt particulier dans cette recherche. Gardiens et responsables des bois sacrés, ils sont tout à la fois les ordonnateurs des rites initiatiques et des rites liés au territoire ; étant situés tout comme les bois sacrés à la charnière entre ces deux domaines, mieux connaître ces personnages nous fournira un éclairage indispensable. Davantage que des « grands prêtres », ils peuvent être considérés comme relevant parfaitement de l'archétype du roi sacré. Comme tels, leur corps, leur parole et leur pensée sont appréhendés comme étant reliés aux éléments de la nature qui s'exercent sur le territoire villageois dont ils ont la charge ; leur propre personne tient lieu de moteur des forces naturelles. De ce fait, ils doivent se soumettre à de nombreux interdits qui guident leur comportement ; autrefois, ils ne pouvaient s'éloigner des terres auxquelles ils sont identifiés. Leurs gestes et paroles du quotidien doivent rester mesurés. Tout geste de violence leur est interdit, et leurs paroles ne doivent jamais exprimer de satisfaction quant à l'abondance de nourriture, car cela risquerait de faire cesser la manne divine. De même, lorsque la pluie tombe ils ne doivent pas tenter de s'en protéger, mais au contraire chercher à ce que leur corps, identifié au territoire dont ils ont la charge, s'en imprègne.
Je montrerai que chez les Kabyè, ces personnages, appelés cojona (sg. cojo), sont appréhendés comme des êtres de même nature que les entités manifestées dans les bois sacrés. Il semblent bien qu'ils constituent une « variante humaine » des agolιma. A l'image de ces instances, ils constituent en eux-mêmes un canal de communication entre Ciel et Terre : ils se disent capables de se rendre au Ciel auprès de Dieu pour lui rendre compte des besoins des hommes et puiser auprès de lui les semences des plantes cultivées, assurant ainsi la fécondité de la terre. Je montrerai également que les lourdes prescriptions comportementales auxquelles ils doivent se soumettre sont un équivalent des interdits de modification qui sont de mise envers les bois sacrés. Si cette permanence d'état des bois sacrés et des cojona doit être conservée dans le but de préserver l'ordre du monde, il s'agira, lorsqu'on veut déclencher une modification de l'ordre naturel, de rompre cette permanence pour parvenir à ses fins. Tout comme les bois sacrés peuvent en temps rituel voir leur végétation coupée, leurs animaux chassés pour espérer influer sur certaines forces naturelles, il arrivait il y a encore quelques années que le cojo soit soumis à l'oppression du soleil pour que l'assèchement de son « corps territoire » provoque le retour de la pluie.
L'ethnographie kabyè nous permettra notamment de mettre au jour une forme relativement aboutie de concordance entre initiation et royauté sacrée. L'analyse des différentes étapes initiatiques suggère clairement que le processus initiatique a pour but ultime de produire des hommes qui partagent avec les « rois-prêtres » kabyè une part de leur pouvoir sur le monde naturel. La dernière étape de l'initiation masculine, celle ou l'on devient kondo (pl. kondona) nous en fournit les indices les plus probants. On peut d'ailleurs entendre dire à propos de ces « grands initiés » qu'ils deviennent cojo pour un temps. Les interdits contraignants auxquels ils doivent se soumettre appuient ce rapprochement : autrefois, pendant les cinq années où ils restaient kondo, ils ne pouvaient sortir du territoire dont ils ont la charge et auquel leur statut d'initié les attache. On raconte que certains d'entre eux devaient cesser de parler et étaient obligés de rester nus. A l'image du cojo, ils doivent ainsi conserver une certaine mesure dans leurs gestes, pour que les terres auxquelles ils sont liés ne soient pas affectées négativement par leurs actes.
Voués au territoire pendant cinq ans, un large pan de leur initiation consiste à intervenir dans les rituels qui ont trait à la régénération du territoire. L'accomplissement de ce renouveau passe nécessairement par une intervention rituelle visant à renforcer la puissance de certains agolιma. Dans ce but, les initiés sont amenés à rénover certaines zones des bois sacrés, considérées comme le symbole même de la fondation du village. En contexte précolonial, ces « remises à neuf » du bois sacré de fondation passaient également par la mise à mort d'un étranger (un ennemi) ; l'enterrement de certaines parties de son corps à l'intérieur du site sacré, associé à la consommation, par les initiés eux-mêmes, d'autres parties du corps, assurait tout à la fois le renouvellement de la puissance du lieu et le renforcement de la masculinité et de la capacité procréatrice des initiés. Certaines applications, sur le corps des initiés, d'un peu de terre issue de ce bois sacré de fondation, sont toujours pratiquées avec le même objectif. Ces grands initiés, leur vigueur masculine renforcée par ces pratiques, sont alors aptes à mener à bien un grand rite de purification du territoire qui les conduit à parcourir l'ensemble de l'unité territoriale dont ils ont la charge, pour y éradiquer tous les maux invisibles (sorcellerie, souillures) qui menacent la terre et les hommes. Ils sont alors, aux côtés des « rois-prêtres », ceux qui sauront détecter la présence de telles menaces au sein des sites sacrés, les extraire de la terre, et les évacuer hors des limites du village.
La forte corrélation entre initiation et « royauté sacrée » se manifeste chez les Kabyè par le fait que lorsqu'une charge de roi-prêtre est vacante (elle ne peut l'être qu'à la mort de son détenteur), il faudra attendre que le temps soit venu d'organiser l'initiation des kondona (qui n'a lieu que tous les cinq ans) pour pouvoir introniser un nouveau « roi-prêtre ». C'est parmi cette nouvelle cohorte d'initiés que sera capturé l'élu. L'initiation masculine pourrait n'être ainsi qu'une initiation à la royauté sacrée qui, pour la majorité des hommes, n'irait pas jusqu'à son terme.
Nous ferons par ailleurs l'hypothèse que cette périodicité quinquennale qui rythme le renouveau des générations par le moyen de l'initiation scandait également en des temps anciens le remplacement et l'élimination d'une forme révolue de « rois-prêtres ». Ces derniers, à l'image de parfaits rois sacrés, ne pouvaient être investis de leur charge que pour un temps limité en raison du fait que leur corps, progressivement usé par la charge qui leur incombe, n'est plus assez vigoureux pour soutenir l'équilibre du monde. Dans ces conditions, le processus initiatique aurait pu constituer le moyen de renouveler régulièrement des êtres qui, dans leur personne même, peuvent soutenir le bon ordre du monde.

Encadrant

Danouta Liberski-Bagnoud
Stéphane Dugast

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